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Extrait de "Peinture en vol"

    Justine sortit les feuilles de papier machine sur lesquelles ils avaient jeté en vrac leurs notes, et cita au gré de sa lecture les idées qu’ils avaient l’intention de concrétiser  :  —  Nous avons pensé préférable de mettre dans la première salle vos dernières oeuvres, Madhu, et puis disposer les soixante petites toiles inconnues dans la seconde pièce du fond qui ouvre sur le bar, du moins si l’on se fie au plan donné par l’organisation. L’idée sera que les spectateurs aient une double surprise  : la première avec votre production figurative récente, ensuite avec les toiles abstraites, et puis après la visite ils pourront en discuter en prenant un verre. —  Mais comment les appelle-t-on, ces toiles ? demanda Sigman. C’est énervant à la fin  : depuis que nous les avons en quelque sorte ressuscitées, elles n’ont pas de nom, pas plus que le peintre ! Elles ont pourtant voyagé, passé des frontières, enfin, on ne construit pas une expositio...

OK Boomer ?

  Cette expression exprime parfaitement tout le drame que représente l'annexion totale d'un pays via sa langue, le français, et sa soumission aux impératifs socio-culturels des États-Unis. Plutôt désunis, d'ailleurs. Et c'est devenu inutile d'aller en Amérique, nous y sommes à présent, comme toute l'Europe. Les jeunes maltraitent tous ceux qui ne le sont plus avec cet anglicisme discret, plus dédaigneux qu'insultant. Comme ça, ils n'auront pas à s'excuser quand ils auront besoin des relations ou de l'argent de leurs parents, ils ne font qu'utiliser un mot branché. Si j'avais leur âge, sans doute que j'emploierais aussi ce mot en face d'un sale type. Mais je préfère lui balancer un : « vieux con » nettement plus expressif. Et des sales cons, et vieux, et « boomers », il y en a beaucoup. Ainsi, les enfants nés dans les années cinquante, après la seconde guerre mondiale, auraient détruit la planète en se goinfrant ? Qui exactemen...

Une bonne raison de regarder la télé

  Une bonne raison de regarder la télé   Si vous êtes devant votre téléviseur le soir aux alentours de 22.30, vous l'avez certainement vue. Elle s'appelle Camille Diao, et participe à l'émission "C ce soir" autour de Karim Rissouli et Laure Adler. Parfois, elle présente et anime le thème du jour, mais le plus souvent, elle reste assise discrètement sur le second siège à droite de l'écran. Le spectacle commence par la présentation des invités. "Bonsoir, Laure !" lance le présentateur, et Laure Adler apparaît deux secondes. "Bonsoir, Camille !" et cette dernière répond poliment. Ça dure deux secondes également, mais à chaque fois, pour moi, c'est une éternité. Il m'arrive souvent d'opérer un retour en arrière à l'aide de la télécommande , contempler encore et encore cette extraordinaire jeune femme, regarder comment elle a disposé sa chevelure, son sourire toujours différent, ce sourire qui ne s'adresse à personne en ...

La Belle et le Sauvage

  L'espace de la télé, en principe sous contrôle total, nous réserve des surprises quand il craque lors d'un direct. Karim Rissouli y avait-il pensé ce froid Dimanche de Janvier en présentant les intervenants de son émission "C politique" sur France 5 ? Il règne une ambiance particulière sur ce plateau, à la fois polie, sérieuse et pertinente, qui est depuis sa création la clé de son succès d'audience. On y voit des gens civilisés, éduqués et parés à tout, débattre avec intelligence grâce à une solide connaissance des codes de la profession. La décision avait été prise par le gouvernement de mettre un terme au projet d'aéroport à Notre Dame des Landes, et par conséquence en finir avec la ZAD.  Les chroniqueurs autour de la table préparaient gentiment leurs dossiers et leurs questions à ce propos, quand apparurent à l'écran les deux invités. Un choc. D'un côté, une jeune femme brune aux longs cheveux, souriante et posée, habillée avec la classe naturell...

Françoise Hardy au cercle polaire

  On nous annonce la mort de Françoise Hardy, laquelle n'attendait que ça depuis un bon moment. C'est donc en quelque sorte une bonne nouvelle, qui nous délivre de la saturation infernale des débats politiques actuels dans les médias. Parce que Macron, Le Pen et compagnie, le risque facho et tout le reste, franchement, ras-le-bol. En un sens, le décès de Françoise Hardy signe clairement la fin d'une époque sociale et culturelle, celle de la seconde moitié du vingtième siècle. À ses débuts, lorsque sa chanson "tous les garçons et les filles de mon âge" passait sur Europe 1 dans l'émission "Salut les copains", je l'entendais d'une oreille distraite en sortant du collège. Quelques années plus tard, en été 1967, j'étais parti en stop avec mon frère depuis la France vers la Suède. Voyage initiatique s'il en fût, puisqu'auparavant je n'étais jamais allé plus loin que la Belgique, située à deux kilomètres de notre maison. Nous fais...

Institut Cervantès, lieu unique

  Bordeaux, tout le monde connaît. Le vin, évidemment, mais aussi la ville, en complète rénovation depuis 25 ans. On y a fait des travaux partout, nettoyé les façades noircies, modifié le flux de circulation pour en chasser les trop nombreuses voitures, source d'embouteillages interminables, et en résumé, il faut admettre que l'ensemble est plutôt réussi. Certes, l'inflation immobilière liée à cette rénovation a eu pour conséquence de virer les pauvres, ou encore les gens ordinaires,qui n'ont pas eu la chance d'hériter d'un patrimoine. Où sont-ils partis ? Personne n'en parle jamais. On les imagine relogés dans des HLM dans une banlieue de plus en plus lointaine, et puis c'est tout. La gentrification et le tourisme ont gagné. Avant, les riches se cantonnaient dans ce qui s'appelle toujours "le triangle d'or", un quartier qui va de la place des Quinconces jusqu'à Caudéran, le Neuilly bordelais. À présent, ils s'installent par...

Catalogne indépendante, entre utopie et malaise

  Depuis des années, on entend parler du désir d'indépendance de la Catalogne, et tout semble avoir été dit et commenté à ce propos, je ne vais donc pas refaire toute l'histoire, mais plutôt relater une impression ressentie "à chaud" fin Septembre 2017 à Barcelone. Je préviens tout de suite ne pas avoir de position neutre, loin s'en faut, trouvant ce processus d'indépendance biaisé et manipulé par des forces contradictoires, et mon opinion en a été renforcée en voyant comment se comportait la population la veille du référendum. Nous étions à Barcelone, invités par une amie japonaise à participer à sa performance autour de la cérémonie traditionnelle du thé, qu'elle donnait à l'espace Mies Van der Rohe à côté de la place d'Espagne. Le bâtiment aux lignes claires et sobres se prêtait parfaitement à ça, et tout se déroula bien, zen dirons-nous, dans l'après-midi, lors de la première séance. Lors de la pause vers 18 h le Samedi, on vit arriver d...